Extrait de Sac à Terre paru dans la dernière édition, Tome XIV, du recueil des Poètes du Dimanche, un poème poignant en forme d'adieu lucide. Un grand poète, amoureux de la mer n'écrira plus, ses livres sont pour la plupart épuisés...

Le terme du voyage à quelques encablures
Le moment est venu de carguer la voilure.
Il se fait tard, mon temps prend de la gîte,
Filer mon bout ; au revoir bruit de la mer.
Saint-Anne-de-la-Palud, après l'eau salée l'eau bénite.
La croisière a pris fin, le Cap-Vert n'a plus cours ;
          Je n'irai plus sur les amers,
Je ne connaîtrai plus la fièvre du long-cours
Mon nom rayer du rôle me voici sac à terre,
          Sans sextant, sans repère
Malgré tant de vaisseaux amenés à bon port
Et l'orgueil d'être fort, galons de laine et d'or...
Je tiens ferme la barre vers le havre de Dieu,
A la vergue des mâts la risée de l'adieu.

Je vois ma propre vie et j'en fais l'inventaire,
La " vierge des marins " en sait l'itinéraire.
Cette vie qui s'éteint et revit dans les bars,
Cette vie partagée avec les équipages
Dont tous les mâts debout connaissent le visage
Cette vie suspendue aux fortunes de mer
Aux tôles et rivets, nœuds des coques de fer...

Ma vie a traversé les orages fantasques,
Les moussons, les grains blancs et les crocs des brisants,
Les tempêtes, les bris, les typhons, les bourrasques,
Et l'étale assagie au retour du jusant...

L'horloge de ma vie m'a mis en carénage
Et dans mon boujaron le rhum de la retraite ;
Si l'Ankou frappe à ma porte,
Dans ma vareuse la croix du Christ est prête,
          Me réconforte,
Les panneaux sont ouverts pour moi vers l'autre monde.