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C'est une nouvelle que j'ai envoyée pour le concours 2008 organisé par le Cercle de la Mer du Fort de Kernevel, sur le thème "Une vague monstrueuse". Bon, ce n'est pas moi qui ai remporté le concours, ni même un petit accessit, mais ce sujet m'a beaucoup intéressé. L'histoire commence là, sur cette photo prise à Ploubazlanec.

Je m’appelle Pierre-Yves Le Bellec.
Comme tous les hommes de ma famille depuis des générations je suis né à Ploubazlanec, et j’ai reçu pour seul héritage la passion de la mer, ou bien la passion de notre métier de marin. Au fond, je ne sais pas bien faire la différence.
C’est une passion dévorante, exclusive, teintée parfois d’amertume et de rancœur comme toutes ces passions que l’on paye au prix fort, celui de la vie.

On pourrait dire que j’ai plutôt mieux réussi que mes ancêtres, si tant est que cela ait un sens aujourd’hui… A cinquante ans je suis toujours vivant, je travaille toujours, et mon dernier embarquement s’est fait sur un monstre d’acier de quatre cents mètres de long et cent soixante-dix mille tonneaux, fierté de l’armement Baltik, le porte-conteneurs Eva Baltik. Son équipage est composé d’officiers norvégiens et de matelots philippins. Je suis en quelque sorte un peu à part entre ces deux extrêmes, seule mon expérience m’a permis d’être enrôlé.

Inlassablement, avalant les miles nautiques sans effort, nous relions la Chine à l’Europe pour y transborder des milliers de conteneurs regorgeant de marchandises.

Nous ne sommes que douze à bord, le même nombre que celui des invités à la cène, et sur un navire de cette taille, être douze, si différents les uns des autres, c’est comme être douze solitudes. Nous ne trouvons de compagnie humaine que lors des changements de quart pour le passage des consignes, ou lors de quelques moments de vie partagée. Sinon, il n’y a personne, et l’atmosphère confine parfois au lugubre.
Presque heureusement, le sourd battement du cœur de quatre vingt mégawatts qui nous propulse est là, omniprésent, pour nous empêcher d’avoir peur. C’est rassurant ce cœur d’acier, énorme machine impavide et infatigable comme le serait un robot. C’est rassurant aussi, cette masse de conteneurs que l’on domine depuis la passerelle, comme un rempart de forteresse, une digue qui nous protègerait des assauts de la mer. C’est rassurant encore, la débauche d’électronique, radar de navigation sophistiqué, communications en tous genres, ordinateurs et pupitres de contrôle, on en oublierait la réalité de la mer.
La mer, qui se fait presque docile tant elle a du mal à nous chahuter ; on roule un peu mais tout juste ce qu’il faut pour ne pas se dire que l’on est à terre.
Au moment de la mise en chantier de ce mastodonte, les ingénieurs s’étaient appliqués à tout calculer, tout prévoir pour garantir à nos chers assureurs que les cargaisons à venir seraient toujours en lieu sûr. Une garantie d’acier, étayée de calculs de résistance des matériaux et de simulations en tout genre, un certificat de résistance aux états de mer les plus durs. Il m’arrive même encore de sourire tant l’argumentaire des plaquettes commerciales nées de ce fatras de vérifications a fini par ressembler à celui employé par les concepteurs de l’insubmersible Titanic.

Je souris, mais est-ce véritablement un sourire ? N’est ce pas plutôt une grimace de douleur, plombée de souvenirs ?

Ce soir la tempête se déchaîne, les grêlons martèlent les tôles, les éclairs blanchissent la nuit et l’eau qui dégouline le long des hublots se pare de reflets argentés. On distingue dans ces instants fulgurants la crête des vagues, couverte d’écume et percée de trous. Cela me semble loin, en bas, là-bas, vu du haut du château. Des vagues dérisoires malgré la furie des éléments, c’est à peine si je reconnais la mer, presque domptée, dominée par tant de science et de technologie.
Le combat pourtant dure depuis la nuit des temps, depuis que les hommes ont eu soif d’aventures, de richesses et de conquêtes, depuis qu’ils ont assemblé leurs premières coquilles de noix, navigant à l’estime, poussés par des gréements de fortune. En ce temps là, la mer gagnait à tous les coups, prenant en son sein les plus téméraires marins.
Le mur du cimetière de mon village sur lequel s’égrène la liste des disparus, raconte un peu de cette histoire. C’est lui qui m’a appris à respecter cet adversaire, tandis que ma grand-mère me montrait les noms des hommes de ma famille perdus en mer.
Mais l’espèce humaine est obstinée et repousse sans cesse toutes ses limites. A force de persévérance et de volonté attisées par un appât du gain de plus en plus féroce elle en est venue à imaginer ce sur quoi je flotte. D’ailleurs c’est bizarre ce prénom de femme dont le bâtiment est affublé, bien accommodé au genre féminin porté par les navires anglo-saxons, mais si loin du pêché d’orgueil commis par l’armateur qui s’est offert un tel emblème. Un nom ronflant comme Invincible, ou Indomptable aurait si bien illustré ce défi, ce gant jeté à la face de l’océan.

Des défis, j’en ai portés aussi et je sais que la mer finit par tous les gagner, elle a pour elle l’éternité, elle a pour elle l’infini, elle a pour elle les vents, la terre, et parfois même le feu. Elle sait réunir les quatre éléments pour devenir la puissance à l’état pur. Il existe une légende qui fait des vagues le fruit des amours de la mer et du vent, c’est un amour, certes, mais dantesque.

IMG_4907A force de pensées en vagues, je me remémore ma dernière traversée sur le Balimbara, un vraquier reliant l’Australie à l’Europe, via l’Afrique ; Port Jackson, Durban ou Le Cap et puis Lagos, Abidjan, Dakar, Nouadhibou, en transportant du charbon, ou du minerai de fer, de temps en temps de la laine ou des céréales. Un trajet plutôt agréable qui me faisait passer le Cap Leeuwin et le Cap de Bonne Espérance, sans jamais voir le Cap Horn, dommage.
Cette route était une vraie route de marin, marquée de notre sillage du côté des quarantièmes rugissants comme on les appelle dans la littérature, avec des escales aux noms fleurant bon les anciens temps de l’Aventure, celle du dix-neuvième siècle, portant un grand A et de rudes déconvenues pour les peuples visités.
Entre les deux, le passage mythique de Bonne Espérance, baptisé tout d’abord Cap des Tempêtes, un nom jugé trop peu vendeur par Jean II du Portugal qui missionnait cette première expédition de découverte. Cet homme là, ou bien l’un de ses conseillers, à l’époque on ne disait pas encore spin doctor, n’avait pas oublié une fonction essentielle depuis toujours à l’exercice du pouvoir, la maîtrise de la communication. Dans l’imaginaire de l’époque Cap des Tempêtes cela devait sonner un peu comme Boîte de Pandore, alors que l’Espérance de découvrir un nouveau monde, riche, au détour d’un Cap était un bon Signe, celui que Dieu dans sa grande puissance, soutenait la quête du souverain, celui là plutôt que celui d’Espagne de préférence. Manipuler les symboles est une arme d’une telle puissance pour fasciner les foules…
En vérité Bartolomeu Dias l’intrépide capitaine, le précurseur de Vasco de Gama, qui avait baptisé cet amas de roches Cap des Tempêtes ne se trompait pas. Imaginez un dragon endormi, gardien du passage, gris et vert le jour, rougeoyant au coucher du soleil, le corps ramassé prêt à bondir, les épines dorsales dressées pour former la crête qui sépare les deux océans, la tête au Sud, narines pointues au ras de l’eau formant la Pointe du Cap, et la queue repliée vers l’Ouest pour se signaler au voyageur venant de l’Atlantique, en lui imposant la falaise du Cap de Bonne Espérance. C’est un spectacle envoûtant que le gardien des eaux révèle chaque jour, chaque jour différent, tour-à-tour charmeur et terrifiant.
Lorsqu’il est calme, la grande houle d’ouest vient s’écraser, lascive, contre ses flancs, les recouvrant d’écume laiteuse parsemée des longues traînées brunes du kelp arraché par le sac et le ressac. Parfois il se réveille et sa puissance soulève le Cape Doctor un vent  de suet capable de souffler sans faiblir plusieurs jours durant, les vagues alors se croisent et se déchirent faisant jaillir des brumes d’embruns qui viennent le nimber d’un halo pâle. Le plus souvent il se déchaîne, ordonnant aux deux océans de s’affronter, les lames surgissent alors des grands fonds, les déferlantes d’eau glacée viennent éclater sur les brisants.

Le Balimbara était affrété par un armateur français, enfin presque, disons plutôt français de cœur mais pas de portefeuille. Pour un bateau sous pavillon de complaisance, c’était un bateau bien entretenu et je veillais à ce qu’il le reste. Les gars de l’équipage avaient beau être payés au lance-pierre, la fierté d’être sur un navire de cette classe les motivait et ils avaient du cœur à l’ouvrage.
Un de ces jours où Neptune avait demandé à son gardien des deux océans de les dresser l’un contre l’autre, la tempête faisait rage au passage du Cap, l’Atlantique dominait cette fois là, nous étions face au vent. C’était un temps comparable à celui de ce soir, mais ce bâtiment n’était pas vraiment de la trempe de l’Eva. La coque gémissait sous les coups de boutoir des paquets de mer, tanguant, roulant, avec de brusques sursauts lorsqu’une vague plus forte s’abattait sur le pont. Nous étions assourdis par les bruits, le râle du moteur peinant, le martèlement des vagues, le sifflement strident du noroît. Les creux de dix mètres nous avalaient pour nous recracher plus loin, et tout ce qui n’était pas bien arrimé roulait, cognait, ajoutant au désordre et au vacarme. Le moindre déplacement était presque impossible et l’un des matelots envoyé sur le pont pour assurer un point d’arrimage s’était luxé une épaule, balayé par les flots. Son harnais lui avait sauvé la vie.

IMG_0298Nous voulions nous mettre à l’abri de False Bay, protégés du vent dominant par la Montagne de la Table et ses Douze Apôtres, pour laisser passer cette dépression avant de franchir la Pointe, mais un message laconique de l’armateur vint nous en dissuader. Nous étions en retard sur le plan de route, un mouvement d’humeur de quelques dockers avait perturbé notre chargement, mais le patron s’était engagé à livrer, pénalités à la clef. Pas question de se protéger, le blessé pouvait bien attendre avec une attelle, il fallait forcer le passage, et ensuite raser la côte ouest pour gagner en distance.

Heureusement, le Balimbara était un bon bateau, tout le monde savait pouvoir compter sur lui, et tout compte fait le risque était calculé. Tout en maugréant, le capitaine se plia donc aux ordres. De toute façon, plus vite nous arriverions, plus bref serait notre supplice.

Au passage du Cap, la violence des flots et des bourrasques redoublait, il nous semblait qu’un étau liquide cherchait à nous écraser, nous qui osions les affronter, nous mêlant ainsi à leur combat de titans. Puis il sembla que l’intensité de la bataille décrût avec le soir qui approchait et nous nous sentîmes soulagés. Le plus gros était passé. La nuit rendait impossible toute inspection extérieure. Le capitaine allégea l’équipe de quart qui s’était en fait transformée en « tout le monde à son poste » pour parer toute éventualité, de façon à ce que nous puissions enfin reprendre des forces pour continuer notre route à marche forcée. Ainsi je descendis pour faire un tour complet jusqu’aux cales, et ensuite, rapport fait, m’allonger enfin un peu. Tout allait bien.

Un bruit de voix familière me tira d’un sommeil fourbu, un matelot me secouait. Le capitaine me faisait mander à la passerelle. Tout endormi que j’étais, j’avais du mal à comprendre la suite des explications qui se résumaient à « un truc est en panne ». Je me disais que ce satané radar de navigation devait encore être la cause de mon réveil forcé.
Je grimpais jusqu’au poste de commande sans traîner, avec la tempête que l’on venait d’essuyer et la nouvelle dépression qui avait été annoncée par la météo, il ne fallait pas mollir. A mon entrée je fus pris d’une sensation étrange, le patron n’était pas dans son état normal, il me désigna l’écran de contrôle sans mot dire. L’image radar était intrigante, comme si l’on fonçait droit vers une bande de terre, situé à une dizaine de miles, alors que le bateau remontait plein Nord à présent, longeant la côte. Un coup d’œil sur le compas et la table à cartes, je ne me trompais pas.
Tout en regardant la carte, je me souvins de ce qui se racontait sur les disparitions mystérieuses de navires le long de ces côtes, entre l’Afrique du Sud et la Namibie, certains pensaient à des pirates, d’autres colportaient des histoires effrayantes de vagues plus hautes que toutes les autres vagues, vingt, trente, quarante mètres de haut, capables d’emporter par le fond n’importe quelle embarcation, quel qu’en soit le tonnage. Les vagues scélérates, c’était le nom qui se murmurait, un genre de légende, de celles que l’on n’a pas trop envie de croire, préférant penser que les survivants qui racontent cela exagèrent afin de se rendre plus intéressants.
Le mutisme du maître à bord montrait que lui aussi pensait à cette possibilité qui se transformait en certitude. Nous avions une preuve. Le radar n’était pas en panne. Ce qu’il détectait, c’était un véritable mur d’eau se rapprochant de nous inexorablement, poussé par la deuxième tempête en train de monter en puissance.

Pas de temps à perdre, il nous restait le sang-froid. L’alarme fut donnée à bord et par radio, tous les gilets de sauvetage sortis, et les canots de survie préparés, précautions ultimes, dérisoires, mais qui nous semblaient vitales.
Il n’était pas question de tenter un virement de bord, la vague était trop large pour que l’on ait le temps de lui échapper, et prendre cette masse d’eau par le travers était le plus sûr moyen de faire naufrage. Il fallait faire front. Il n’y avait que cela à tenter en espérant que le bateau résiste au choc qui s’annonçait.
Je restais à la barre avec le capitaine et tout l’équipage fut renvoyé, paré à évacuer, au cas où, comme on dit si souvent. Nous fixions la proue éclairée par les projecteurs de pont, et par delà nous essayions de deviner la crête qui se dressait sans doute possible quelque part face à nous. Crevant un ciel sans lune, chargé de nuages, la pluie s’abattait à nouveau. La tension était palpable et nous donnait une impression de silence. Le navire, emporté dans la pente qui commençait à se creuser de façon perceptible à l’approche de la vague, ne peinait plus pour avancer. Nous étions comme suspendus dans le temps et dans l’espace.
Brutalement un éclair illumina cette scène grandiose sur laquelle nous n’étions venus que pour jouer un second rôle, et la Fameuse apparût, encore plus imposante et majestueuse que ce qu’on avait imaginé, une falaise de mer qui allait nous heurter de plein fouet.
La lumière fit renaître le bruit. Nous eûmes conscience du grondement sourd et catarrhal qui montait des flots. Aussitôt le navire fut broyé par des tonnes d’eau, les équipements de pont se tordirent sous la violence du choc, les projecteurs disloqués s’éteignirent et la dernière image dans nos yeux fut celle des vitres de la passerelle qui volaient en éclat, pulvérisées par la pression. Un souffle glacé envahit la pièce et le bateau poussa un cri de douleur déchirant et lugubre. Arrêté net par l’impact, il s’était replié sur lui-même comme pris dans une main géante et ce que l’on entendait c’était le déchirement de la coque.
L’eau affluait de toute part, nous étions coulés sous la vague, engloutis, disparus comme par enchantement. Je revoyais ma vie, défilement d’images qui se fixa sur une scène de mon adolescence. J’étais allé jusqu’au gouffre de Plougrescant un jour de tempête, et là planté face à la mer je l’avais fixée. Les quelques mots du serment fait à cet instant me revinrent en mémoire :
- « Un jour je défierai la mer, les tempêtes n'auront pas de prise, et les crêtes éclatant sur les pierres en un souffle rageur n'auront de cesse que lorsqu'elles m'auront vu mort ou que je les aurai domptées.
Grand vent de la mer, océan qui gronde laissez en paix les Hommes, les marins et leurs guides, gardiens du bout de Terre, gardiens de la lumière.
Regardez les oiseaux, ils se rient de vos fureurs, libres de leurs vols, enchanteurs de l'esprit ; leur fulgurante trace nous fait parcourir le Monde, chercher l'espoir en un matin de lumière qui toujours renaît, chercher la paix de l'âme au travers des regrets, des remords, et des doutes…
Comment être un Juste ? »
A cet instant suspendu dans le temps de ma vie, je me dis que la Mer n’avait pas oublié ce défi que je lui avais adressé, l’heure était ainsi venue pour moi d’assumer mes mots. Je perdis connaissance.

IMG_0415Je compris à mon réveil que j’avais triomphé cette fois là, j’étais toujours vivant. Les secours alertés par nos messages étaient arrivés rapidement et par chance m’avaient retrouvé. J’étais le seul rescapé.

Ce soir, installé au cœur du géant des océans qui trace sa route, alors qu’une tempête s’annonce, je me demande si la Mer n’a pas décidé une nouvelle fois de relever le gant. Curieusement, avec le bateau nous sommes treize, et même s’il s’agit d’une superstition je me dis qu’une heure pourrait sonner à nouveau, une dernière heure, la mienne, ou bien celle d’Eva…