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Un conte Innu de mon invention...

L'aube était glaciale et bleue, mais l'innocent du village que tout le monde appelait Tshakapesh ou l'Homme dans la Lune s'était déjà levé pour se promener près du grand fleuve. Il savait que lorsque la Lune finirait de disparaître son ami le Rorqual, Tshiuetinush, l'Esprit du Vent du Nord, maître des vents et de l'hiver, serait là pour le saluer.
Non, il n'était pas fou, ses brusques accès de colère qui faisaient se secouer de rire tous les enfants du village n'étaient qu'une défense, sa seule arme pour ne pas se laisser envahir par le désespoir de n'être rien, un petit rien, perdu dans ses rêves, un garçon Innu qui n'avait jamais grandi, qui n'était jamais devenu ni chasseur, ni guerrier, et que tous prenaient en pitié tout en le craignant un peu.
Il le savait lui qu'il n'était pas fou, il était juste différent, son corps d'adulte avait gardé un cœur d'enfant et il puisait dans cette innocence la plus merveilleuse des magies. Il parlait à la Lune et il parlait à Tshiuetinush, et ceux-ci le comprenaient, écoutaient les récits de ses souffrances.

Un beau jour, la Lune et Tshiuetinush se dirent l'un à l'autre en secret qu'il était grand temps de montrer aux villageois combien était méprisable leur comportement envers Tshakapesh, dont l'âme était pure et droite.

En ces temps anciens les Innus pêchaient dans les torrents et chassaient dans la forêt sans limites qui bordait le grand fleuve. Leur instinct de nomades les rendait infaillibles, égaux des meilleurs animaux prédateurs, le loup, l'ours et l'aigle.
Un soir de fin d'été, dans l'air lourd parfumé de senteurs de canneberges et de résine, le chef du village et son plus fidèle chasseur s'enfoncèrent dans les bois pour aller relever leurs pièges à castors près du torrent.
Il ne se doutaient pas que quelqu'un les surveillait.

C'était la Lune qui suivait du regard les deux hommes. Attentive à leurs mouvements, la fille de la Terre guettait le moment propice pour faire signe à Tshiuetinush de commencer le spectacle.

L'air commença à frémir lorsque les deux Montagnais furent près de la rive du torrent. A l'appel du grand rorqual bleu nuit le vent se leva, apportant un orage terrible. la pluie s'abattait en un rideau aveuglant et dense. En un instant les flots du torrent se gonflèrent mus par une mystérieuse puissance et les emporta en rugissant.
Le chef de la tribu et son chasseur étaient comme deux morceaux de bois, ballotés en tous sens, écrasés contre les rochers, et finalement la furie de l'eau leur fit perdre connaissance.

Lorsqu'ils se réveillèrent hagards et transis, le ciel était gris sombre et la Lune pâle jetait une lumière blafarde, un brouillard dense stagnait sur la vaste étendue d'eau qui léchait doucement la rive sablonneuse sur laquelle ils étaient étendus, couverts de coupures et de bosses comme après un féroce combat. Dans ce silence de mort, troublé par le bruit de l'eau ils se regardèrent, effrayés. Ils se crurent passés dans le pays des ancêtres tant le calme ambiant contrastait avec leurs derniers souvenirs, mais la douleur que leur corps leur faisait sentir leur prouvait le contraire.

Mashmahikan le chef parla le premier. Le son de sa propre voix lui sembla un peu étrange. Quel sort leur avait-on jeté ? Et s'ils n'étaient pas morts, où étaient-ils, allaient-ils mourir de faim et de soif dans un endroit maudit ? Il n'y avait aucune explication plausible à cette situation qui le dépossédait de tout ce qui faisait habituellement sa superbe et lui permettait de dominer le clan. Il n'était plus le loup noir chef de meute, mais le vieux loup, moulu et usé, près de finir épuisé et vaincu par la malédiction de cet endroit. Le regard de son vieux compagnon lui semblait insupportable.

C'est alors qu'une voix lointaine sembla percer la brume, couverte par le son puissant d'un souffle bestial. Les esprits des ancêtres les appelaient, c'était cela. Une terreur irrépressible monta en eux, serrant leur gorge et les rendant encore plus pitoyables.

Quelle ne fut pas leur surprise lorsque la voix se fit plus proche et qu'il la reconnurent en même temps qu'ils voyaient sortir de la brume ce fou de Tshakapesh chevauchant le grand rorqual. Puis la surprise laissa place à une gêne teintée de la honte d'être surpris tremblants de peur par l'idiot de la tribu. Et malgré tout c'était du soulagement, celui de reconnaître un visage familier dans ce lieu de désolation.
Leur désarroi ne fut pas moins grand lorsque Tshakapesh leur raconta qu'il était venu à leur secours car son ami du Grand Fleuve était venu l'appeler, lui racontant que deux hommes valeureux avaient été emportés par le torrent, et jetés par le courant mauvais jusque sur un îlot au large de Mingan. Et puis que son amie la Lune avait jeté ses éclats pour lui montrer au travers de la brume poisseuse.

Ils admiraient maintenant ce simplet capable de parler avec la Lune et avec les Rorquals, ils avaient compris ce qu'était être différent.
Au village rien ne fut plus jamais pareil et Tshakapesh trouva la place qu'il aurait toujours du avoir, bien qu'il continuât à parler aux baleines et à la Lune.