06 avril 2009
La rencontre de Tshakapesh et de Tshiuetinush

Un conte Innu de mon invention...
L'aube était glaciale et bleue, mais l'innocent du village que tout le monde appelait Tshakapesh ou l'Homme dans la Lune s'était déjà levé pour se promener près du grand fleuve. Il savait que lorsque la Lune finirait de disparaître son ami le Rorqual, Tshiuetinush, l'Esprit du Vent du Nord, maître des vents et de l'hiver, serait là pour le saluer.
Non, il n'était pas fou, ses brusques accès de colère qui faisaient se secouer de rire tous les enfants du village n'étaient qu'une défense, sa seule arme pour ne pas se laisser envahir par le désespoir de n'être rien, un petit rien, perdu dans ses rêves, un garçon Innu qui n'avait jamais grandi, qui n'était jamais devenu ni chasseur, ni guerrier, et que tous prenaient en pitié tout en le craignant un peu.
Il le savait lui qu'il n'était pas fou, il était juste différent, son corps d'adulte avait gardé un cœur d'enfant et il puisait dans cette innocence la plus merveilleuse des magies. Il parlait à la Lune et il parlait à Tshiuetinush, et ceux-ci le comprenaient, écoutaient les récits de ses souffrances.
Un beau jour, la Lune et Tshiuetinush se dirent l'un à l'autre en secret qu'il était grand temps de montrer aux villageois combien était méprisable leur comportement envers Tshakapesh, dont l'âme était pure et droite.
En ces temps anciens les Innus pêchaient dans les torrents et chassaient dans la forêt sans limites qui bordait le grand fleuve. Leur instinct de nomades les rendait infaillibles, égaux des meilleurs animaux prédateurs, le loup, l'ours et l'aigle.
Un soir de fin d'été, dans l'air lourd parfumé de senteurs de canneberges et de résine, le chef du village et son plus fidèle chasseur s'enfoncèrent dans les bois pour aller relever leurs pièges à castors près du torrent.
Il ne se doutaient pas que quelqu'un les surveillait.
C'était la Lune qui suivait du regard les deux hommes. Attentive à leurs mouvements, la fille de la Terre guettait le moment propice pour faire signe à Tshiuetinush de commencer le spectacle.
L'air commença à frémir lorsque les deux Montagnais furent près de la rive du torrent. A l'appel du grand rorqual bleu nuit le vent se leva, apportant un orage terrible. la pluie s'abattait en un rideau aveuglant et dense. En un instant les flots du torrent se gonflèrent mus par une mystérieuse puissance et les emporta en rugissant.
Le chef de la tribu et son chasseur étaient comme deux morceaux de bois, ballotés en tous sens, écrasés contre les rochers, et finalement la furie de l'eau leur fit perdre connaissance.
Lorsqu'ils se réveillèrent hagards et transis, le ciel était gris sombre et la Lune pâle jetait une lumière blafarde, un brouillard dense stagnait sur la vaste étendue d'eau qui léchait doucement la rive sablonneuse sur laquelle ils étaient étendus, couverts de coupures et de bosses comme après un féroce combat. Dans ce silence de mort, troublé par le bruit de l'eau ils se regardèrent, effrayés. Ils se crurent passés dans le pays des ancêtres tant le calme ambiant contrastait avec leurs derniers souvenirs, mais la douleur que leur corps leur faisait sentir leur prouvait le contraire.
Mashmahikan le chef parla le premier. Le son de sa propre voix lui sembla un peu étrange. Quel sort leur avait-on jeté ? Et s'ils n'étaient pas morts, où étaient-ils, allaient-ils mourir de faim et de soif dans un endroit maudit ? Il n'y avait aucune explication plausible à cette situation qui le dépossédait de tout ce qui faisait habituellement sa superbe et lui permettait de dominer le clan. Il n'était plus le loup noir chef de meute, mais le vieux loup, moulu et usé, près de finir épuisé et vaincu par la malédiction de cet endroit. Le regard de son vieux compagnon lui semblait insupportable.
C'est alors qu'une voix lointaine sembla percer la brume, couverte par le son puissant d'un souffle bestial. Les esprits des ancêtres les appelaient, c'était cela. Une terreur irrépressible monta en eux, serrant leur gorge et les rendant encore plus pitoyables.
Quelle ne fut pas leur surprise lorsque la voix se fit plus proche et qu'il la reconnurent en même temps qu'ils voyaient sortir de la brume ce fou de Tshakapesh chevauchant le grand rorqual. Puis la surprise laissa place à une gêne teintée de la honte d'être surpris tremblants de peur par l'idiot de la tribu. Et malgré tout c'était du soulagement, celui de reconnaître un visage familier dans ce lieu de désolation.
Leur désarroi ne fut pas moins grand lorsque Tshakapesh leur raconta qu'il était venu à leur secours car son ami du Grand Fleuve était venu l'appeler, lui racontant que deux hommes valeureux avaient été emportés par le torrent, et jetés par le courant mauvais jusque sur un îlot au large de Mingan. Et puis que son amie la Lune avait jeté ses éclats pour lui montrer au travers de la brume poisseuse.
Ils admiraient maintenant ce simplet capable de parler avec la Lune et avec les Rorquals, ils avaient compris ce qu'était être différent.
Au village rien ne fut plus jamais pareil et Tshakapesh trouva la place qu'il aurait toujours du avoir, bien qu'il continuât à parler aux baleines et à la Lune.
21 février 2009
J'irai défier la mer...
C'est une nouvelle que j'ai envoyée pour le concours 2008 organisé par le Cercle de la Mer du Fort de Kernevel, sur le thème "Une vague monstrueuse". Bon, ce n'est pas moi qui ai remporté le concours, ni même un petit accessit, mais ce sujet m'a beaucoup intéressé. L'histoire commence là, sur cette photo prise à Ploubazlanec.
Je m’appelle Pierre-Yves Le Bellec.
Comme tous les hommes de ma famille depuis des générations je suis né à Ploubazlanec, et j’ai reçu pour seul héritage la passion de la mer, ou bien la passion de notre métier de marin. Au fond, je ne sais pas bien faire la différence.
C’est une passion dévorante, exclusive, teintée parfois d’amertume et de rancœur comme toutes ces passions que l’on paye au prix fort, celui de la vie.
On pourrait dire que j’ai plutôt mieux réussi que mes ancêtres, si tant est que cela ait un sens aujourd’hui… A cinquante ans je suis toujours vivant, je travaille toujours, et mon dernier embarquement s’est fait sur un monstre d’acier de quatre cents mètres de long et cent soixante-dix mille tonneaux, fierté de l’armement Baltik, le porte-conteneurs Eva Baltik. Son équipage est composé d’officiers norvégiens et de matelots philippins. Je suis en quelque sorte un peu à part entre ces deux extrêmes, seule mon expérience m’a permis d’être enrôlé.
Inlassablement, avalant les miles nautiques sans effort, nous relions la Chine à l’Europe pour y transborder des milliers de conteneurs regorgeant de marchandises.
Nous ne sommes que douze à bord, le même nombre que celui des invités à la cène, et sur un navire de cette taille, être douze, si différents les uns des autres, c’est comme être douze solitudes. Nous ne trouvons de compagnie humaine que lors des changements de quart pour le passage des consignes, ou lors de quelques moments de vie partagée. Sinon, il n’y a personne, et l’atmosphère confine parfois au lugubre.
Presque heureusement, le sourd battement du cœur de quatre vingt mégawatts qui nous propulse est là, omniprésent, pour nous empêcher d’avoir peur. C’est rassurant ce cœur d’acier, énorme machine impavide et infatigable comme le serait un robot. C’est rassurant aussi, cette masse de conteneurs que l’on domine depuis la passerelle, comme un rempart de forteresse, une digue qui nous protègerait des assauts de la mer. C’est rassurant encore, la débauche d’électronique, radar de navigation sophistiqué, communications en tous genres, ordinateurs et pupitres de contrôle, on en oublierait la réalité de la mer.
La mer, qui se fait presque docile tant elle a du mal à nous chahuter ; on roule un peu mais tout juste ce qu’il faut pour ne pas se dire que l’on est à terre.
Au moment de la mise en chantier de ce mastodonte, les ingénieurs s’étaient appliqués à tout calculer, tout prévoir pour garantir à nos chers assureurs que les cargaisons à venir seraient toujours en lieu sûr. Une garantie d’acier, étayée de calculs de résistance des matériaux et de simulations en tout genre, un certificat de résistance aux états de mer les plus durs. Il m’arrive même encore de sourire tant l’argumentaire des plaquettes commerciales nées de ce fatras de vérifications a fini par ressembler à celui employé par les concepteurs de l’insubmersible Titanic.
Je souris, mais est-ce véritablement un sourire ? N’est ce pas plutôt une grimace de douleur, plombée de souvenirs ?
Ce soir la tempête se déchaîne, les grêlons martèlent les tôles, les éclairs blanchissent la nuit et l’eau qui dégouline le long des hublots se pare de reflets argentés. On distingue dans ces instants fulgurants la crête des vagues, couverte d’écume et percée de trous. Cela me semble loin, en bas, là-bas, vu du haut du château. Des vagues dérisoires malgré la furie des éléments, c’est à peine si je reconnais la mer, presque domptée, dominée par tant de science et de technologie.
Le combat pourtant dure depuis la nuit des temps, depuis que les hommes ont eu soif d’aventures, de richesses et de conquêtes, depuis qu’ils ont assemblé leurs premières coquilles de noix, navigant à l’estime, poussés par des gréements de fortune. En ce temps là, la mer gagnait à tous les coups, prenant en son sein les plus téméraires marins.
Le mur du cimetière de mon village sur lequel s’égrène la liste des disparus, raconte un peu de cette histoire. C’est lui qui m’a appris à respecter cet adversaire, tandis que ma grand-mère me montrait les noms des hommes de ma famille perdus en mer.
Mais l’espèce humaine est obstinée et repousse sans cesse toutes ses limites. A force de persévérance et de volonté attisées par un appât du gain de plus en plus féroce elle en est venue à imaginer ce sur quoi je flotte. D’ailleurs c’est bizarre ce prénom de femme dont le bâtiment est affublé, bien accommodé au genre féminin porté par les navires anglo-saxons, mais si loin du pêché d’orgueil commis par l’armateur qui s’est offert un tel emblème. Un nom ronflant comme Invincible, ou Indomptable aurait si bien illustré ce défi, ce gant jeté à la face de l’océan.
Des défis, j’en ai portés aussi et je sais que la mer finit par tous les gagner, elle a pour elle l’éternité, elle a pour elle l’infini, elle a pour elle les vents, la terre, et parfois même le feu. Elle sait réunir les quatre éléments pour devenir la puissance à l’état pur. Il existe une légende qui fait des vagues le fruit des amours de la mer et du vent, c’est un amour, certes, mais dantesque.
A force de pensées en vagues, je me remémore ma dernière traversée sur le Balimbara, un vraquier reliant l’Australie à l’Europe, via l’Afrique ; Port Jackson, Durban ou Le Cap et puis Lagos, Abidjan, Dakar, Nouadhibou, en transportant du charbon, ou du minerai de fer, de temps en temps de la laine ou des céréales. Un trajet plutôt agréable qui me faisait passer le Cap Leeuwin et le Cap de Bonne Espérance, sans jamais voir le Cap Horn, dommage.
Cette route était une vraie route de marin, marquée de notre sillage du côté des quarantièmes rugissants comme on les appelle dans la littérature, avec des escales aux noms fleurant bon les anciens temps de l’Aventure, celle du dix-neuvième siècle, portant un grand A et de rudes déconvenues pour les peuples visités.
Entre les deux, le passage mythique de Bonne Espérance, baptisé tout d’abord Cap des Tempêtes, un nom jugé trop peu vendeur par Jean II du Portugal qui missionnait cette première expédition de découverte. Cet homme là, ou bien l’un de ses conseillers, à l’époque on ne disait pas encore spin doctor, n’avait pas oublié une fonction essentielle depuis toujours à l’exercice du pouvoir, la maîtrise de la communication. Dans l’imaginaire de l’époque Cap des Tempêtes cela devait sonner un peu comme Boîte de Pandore, alors que l’Espérance de découvrir un nouveau monde, riche, au détour d’un Cap était un bon Signe, celui que Dieu dans sa grande puissance, soutenait la quête du souverain, celui là plutôt que celui d’Espagne de préférence. Manipuler les symboles est une arme d’une telle puissance pour fasciner les foules…
En vérité Bartolomeu Dias l’intrépide capitaine, le précurseur de Vasco de Gama, qui avait baptisé cet amas de roches Cap des Tempêtes ne se trompait pas. Imaginez un dragon endormi, gardien du passage, gris et vert le jour, rougeoyant au coucher du soleil, le corps ramassé prêt à bondir, les épines dorsales dressées pour former la crête qui sépare les deux océans, la tête au Sud, narines pointues au ras de l’eau formant la Pointe du Cap, et la queue repliée vers l’Ouest pour se signaler au voyageur venant de l’Atlantique, en lui imposant la falaise du Cap de Bonne Espérance. C’est un spectacle envoûtant que le gardien des eaux révèle chaque jour, chaque jour différent, tour-à-tour charmeur et terrifiant.
Lorsqu’il est calme, la grande houle d’ouest vient s’écraser, lascive, contre ses flancs, les recouvrant d’écume laiteuse parsemée des longues traînées brunes du kelp arraché par le sac et le ressac. Parfois il se réveille et sa puissance soulève le Cape Doctor un vent de suet capable de souffler sans faiblir plusieurs jours durant, les vagues alors se croisent et se déchirent faisant jaillir des brumes d’embruns qui viennent le nimber d’un halo pâle. Le plus souvent il se déchaîne, ordonnant aux deux océans de s’affronter, les lames surgissent alors des grands fonds, les déferlantes d’eau glacée viennent éclater sur les brisants.
Le Balimbara était affrété par un armateur français, enfin presque, disons plutôt français de cœur mais pas de portefeuille. Pour un bateau sous pavillon de complaisance, c’était un bateau bien entretenu et je veillais à ce qu’il le reste. Les gars de l’équipage avaient beau être payés au lance-pierre, la fierté d’être sur un navire de cette classe les motivait et ils avaient du cœur à l’ouvrage.
Un de ces jours où Neptune avait demandé à son gardien des deux océans de les dresser l’un contre l’autre, la tempête faisait rage au passage du Cap, l’Atlantique dominait cette fois là, nous étions face au vent. C’était un temps comparable à celui de ce soir, mais ce bâtiment n’était pas vraiment de la trempe de l’Eva. La coque gémissait sous les coups de boutoir des paquets de mer, tanguant, roulant, avec de brusques sursauts lorsqu’une vague plus forte s’abattait sur le pont. Nous étions assourdis par les bruits, le râle du moteur peinant, le martèlement des vagues, le sifflement strident du noroît. Les creux de dix mètres nous avalaient pour nous recracher plus loin, et tout ce qui n’était pas bien arrimé roulait, cognait, ajoutant au désordre et au vacarme. Le moindre déplacement était presque impossible et l’un des matelots envoyé sur le pont pour assurer un point d’arrimage s’était luxé une épaule, balayé par les flots. Son harnais lui avait sauvé la vie.
Nous voulions nous mettre à l’abri de False Bay, protégés du vent dominant par la Montagne de la Table et ses Douze Apôtres, pour laisser passer cette dépression avant de franchir la Pointe, mais un message laconique de l’armateur vint nous en dissuader. Nous étions en retard sur le plan de route, un mouvement d’humeur de quelques dockers avait perturbé notre chargement, mais le patron s’était engagé à livrer, pénalités à la clef. Pas question de se protéger, le blessé pouvait bien attendre avec une attelle, il fallait forcer le passage, et ensuite raser la côte ouest pour gagner en distance.
Heureusement, le Balimbara était un bon bateau, tout le monde savait pouvoir compter sur lui, et tout compte fait le risque était calculé. Tout en maugréant, le capitaine se plia donc aux ordres. De toute façon, plus vite nous arriverions, plus bref serait notre supplice.
Au passage du Cap, la violence des flots et des bourrasques redoublait, il nous semblait qu’un étau liquide cherchait à nous écraser, nous qui osions les affronter, nous mêlant ainsi à leur combat de titans. Puis il sembla que l’intensité de la bataille décrût avec le soir qui approchait et nous nous sentîmes soulagés. Le plus gros était passé. La nuit rendait impossible toute inspection extérieure. Le capitaine allégea l’équipe de quart qui s’était en fait transformée en « tout le monde à son poste » pour parer toute éventualité, de façon à ce que nous puissions enfin reprendre des forces pour continuer notre route à marche forcée. Ainsi je descendis pour faire un tour complet jusqu’aux cales, et ensuite, rapport fait, m’allonger enfin un peu. Tout allait bien.
Un bruit de voix familière me tira d’un sommeil fourbu, un matelot me secouait. Le capitaine me faisait mander à la passerelle. Tout endormi que j’étais, j’avais du mal à comprendre la suite des explications qui se résumaient à « un truc est en panne ». Je me disais que ce satané radar de navigation devait encore être la cause de mon réveil forcé.
Je grimpais jusqu’au poste de commande sans traîner, avec la tempête que l’on venait d’essuyer et la nouvelle dépression qui avait été annoncée par la météo, il ne fallait pas mollir. A mon entrée je fus pris d’une sensation étrange, le patron n’était pas dans son état normal, il me désigna l’écran de contrôle sans mot dire. L’image radar était intrigante, comme si l’on fonçait droit vers une bande de terre, situé à une dizaine de miles, alors que le bateau remontait plein Nord à présent, longeant la côte. Un coup d’œil sur le compas et la table à cartes, je ne me trompais pas.
Tout en regardant la carte, je me souvins de ce qui se racontait sur les disparitions mystérieuses de navires le long de ces côtes, entre l’Afrique du Sud et la Namibie, certains pensaient à des pirates, d’autres colportaient des histoires effrayantes de vagues plus hautes que toutes les autres vagues, vingt, trente, quarante mètres de haut, capables d’emporter par le fond n’importe quelle embarcation, quel qu’en soit le tonnage. Les vagues scélérates, c’était le nom qui se murmurait, un genre de légende, de celles que l’on n’a pas trop envie de croire, préférant penser que les survivants qui racontent cela exagèrent afin de se rendre plus intéressants.
Le mutisme du maître à bord montrait que lui aussi pensait à cette possibilité qui se transformait en certitude. Nous avions une preuve. Le radar n’était pas en panne. Ce qu’il détectait, c’était un véritable mur d’eau se rapprochant de nous inexorablement, poussé par la deuxième tempête en train de monter en puissance.
Pas de temps à perdre, il nous restait le sang-froid. L’alarme fut donnée à bord et par radio, tous les gilets de sauvetage sortis, et les canots de survie préparés, précautions ultimes, dérisoires, mais qui nous semblaient vitales.
Il n’était pas question de tenter un virement de bord, la vague était trop large pour que l’on ait le temps de lui échapper, et prendre cette masse d’eau par le travers était le plus sûr moyen de faire naufrage. Il fallait faire front. Il n’y avait que cela à tenter en espérant que le bateau résiste au choc qui s’annonçait.
Je restais à la barre avec le capitaine et tout l’équipage fut renvoyé, paré à évacuer, au cas où, comme on dit si souvent. Nous fixions la proue éclairée par les projecteurs de pont, et par delà nous essayions de deviner la crête qui se dressait sans doute possible quelque part face à nous. Crevant un ciel sans lune, chargé de nuages, la pluie s’abattait à nouveau. La tension était palpable et nous donnait une impression de silence. Le navire, emporté dans la pente qui commençait à se creuser de façon perceptible à l’approche de la vague, ne peinait plus pour avancer. Nous étions comme suspendus dans le temps et dans l’espace.
Brutalement un éclair illumina cette scène grandiose sur laquelle nous n’étions venus que pour jouer un second rôle, et la Fameuse apparût, encore plus imposante et majestueuse que ce qu’on avait imaginé, une falaise de mer qui allait nous heurter de plein fouet.
La lumière fit renaître le bruit. Nous eûmes conscience du grondement sourd et catarrhal qui montait des flots. Aussitôt le navire fut broyé par des tonnes d’eau, les équipements de pont se tordirent sous la violence du choc, les projecteurs disloqués s’éteignirent et la dernière image dans nos yeux fut celle des vitres de la passerelle qui volaient en éclat, pulvérisées par la pression. Un souffle glacé envahit la pièce et le bateau poussa un cri de douleur déchirant et lugubre. Arrêté net par l’impact, il s’était replié sur lui-même comme pris dans une main géante et ce que l’on entendait c’était le déchirement de la coque.
L’eau affluait de toute part, nous étions coulés sous la vague, engloutis, disparus comme par enchantement. Je revoyais ma vie, défilement d’images qui se fixa sur une scène de mon adolescence. J’étais allé jusqu’au gouffre de Plougrescant un jour de tempête, et là planté face à la mer je l’avais fixée. Les quelques mots du serment fait à cet instant me revinrent en mémoire :
- « Un jour je défierai la mer, les tempêtes n'auront pas de prise, et les crêtes éclatant sur les pierres en un souffle rageur n'auront de cesse que lorsqu'elles m'auront vu mort ou que je les aurai domptées.
Grand vent de la mer, océan qui gronde laissez en paix les Hommes, les marins et leurs guides, gardiens du bout de Terre, gardiens de la lumière.
Regardez les oiseaux, ils se rient de vos fureurs, libres de leurs vols, enchanteurs de l'esprit ; leur fulgurante trace nous fait parcourir le Monde, chercher l'espoir en un matin de lumière qui toujours renaît, chercher la paix de l'âme au travers des regrets, des remords, et des doutes…
Comment être un Juste ? »
A cet instant suspendu dans le temps de ma vie, je me dis que la Mer n’avait pas oublié ce défi que je lui avais adressé, l’heure était ainsi venue pour moi d’assumer mes mots. Je perdis connaissance.
Je compris à mon réveil que j’avais triomphé cette fois là, j’étais toujours vivant. Les secours alertés par nos messages étaient arrivés rapidement et par chance m’avaient retrouvé. J’étais le seul rescapé.
Ce soir, installé au cœur du géant des océans qui trace sa route, alors qu’une tempête s’annonce, je me demande si la Mer n’a pas décidé une nouvelle fois de relever le gant. Curieusement, avec le bateau nous sommes treize, et même s’il s’agit d’une superstition je me dis qu’une heure pourrait sonner à nouveau, une dernière heure, la mienne, ou bien celle d’Eva…
06 octobre 2008
Manager froid
Une chanson écrite en 2003, toujours d'actualité finalement...
Marche au pas, au pas cadencé
Marche au pas, sans rien regarder
Marche au pas, pour ta Société
Marche au pas, marche au pas
Froid tueur, bonjour en Enfer
Manager, ambition de fer
Dans ta tête, où furent les idées ?
Dans ton cœur, où furent les pensées ?
Vue mondiale, t’as pensé global
P’tit soldat, du Grand Capital.
Refrain
Qu’est-ce qui t’a, fait tant avancer ?
Qu’as tu eu, pour te défoncer ?
Stock-options, pour cadres aux dents longues
Top voyages, de Londres à Hong-Kong
Un pont d’or, le fric à gogo
Dans tes poches, t’étais le plus beau !
Refrain
SDF, ou bien démuni
Licencié, ou bien plus petit
T’as rien vu, ou rien voulu voir
T’as rien su, ou tout voulu croire
« Pense unique, oublie d’où tu viens »
C’a été ton plus beau refrain.
Refrain
Et voilà, écoute petit Homme
Seth te parle, t‘as croqué la pomme
C’est trop dur, d’avoir des idées
Mais voilà, t’es bien avancé
T’as voulu, ta grande carrière
Et comme çà, tu viens en Enfer.
27 avril 2008
Nagasaki
Sur un collage de Santa appelé "explosion atomique 1", voici un petit texte...
L’éclair aveuglant et la pâleur de la chair
Sur la blancheur d’un sein, une flétrissure
La peau se tend, se tord et se craquèle
C’est un boursoufflement de cloques vitreuses
La chaleur est intense, le souffle est brûlant
Geisha de marbre, statue impassible et hiératique
Tes cheveux sont bruns d’être consumés,
Devenus ceux d’une poupée d’horreur
Les survivants se tordront de douleur
Place à l’atrocité barbare
La Beauté n’a plus cours ici bas.
10 février 2008
De Paimpol à Saint-Malo
Une petite toune en pensant à la Bretagne et aux histoires que j'aime bien...
Et de Paimpol à Saint-Malo
J'entends les chœurs des matelots
Qui chantent ensemble sur les quais
Quand ils ont fini de pêcher
Grâce aux cargaisons de morues
Les armateurs sont bien ventrus
Mais les avances ne viennent pas
Pour les pauv' gosses des terre-neuvas
Refrain
Chants de marins, chants d'amitié
Oh hé, il faut haler
Chants de la mer, chants de misère
Oh hé, il faut souquer
Et de Roscoff jusqu'au Conquet
J'entends les âmes des naufragés
Qui viennent voler dans le vent
Par les grands soirs de mauvais temps
On gratt' not' terre pour subsister
Mais la tempête n'laisse rien pousser
Alors elle jette sur nos brisants
Des bateaux et tout c'qu'il y'a d'dans
Refrain
Au Menez Hom je suis monté
Vers Huelgoat j'ai regardé
Je voulais écouter les fées
Et leurs murmures dans la forêt
Avec Viviane on veille sur vous
Les grands, les p'tits, les riens du tout
Et les marins et les terriens
Et tous ceux qui croient en Merlin
Refrain
Puis en rentrant à Saint-Servan
J'entends l'appel des vieux gréements
Qui rêvent encore aux grands oiseaux
A leur sillage tracé dans l'eau
C'était l'bon temps des Cap Horniers
Des corsaires et des flibustiers
Qui prenaient l'vent dans les huniers
Oh hisse hé oh, voiles à carguer
Refrain
Mark O'Spencer (26 décembre 2003)
De_Paimpol___Saint_Malo___Mark_O_Spencer
Cette chanson est déposée à la
SACEM, mais si vous souhaitez l'utiliser, pas de problème il suffit de
citer l'auteur et de le prévenir.
26 janvier 2008
Belles à croquer
En souvenir de ces marins au long cours qui suivaient la route des Indes et qui revenaient au port en contant leurs aventures avec les plus belles femmes de chaque port...
Refrain
J'aimais la belle, si belle à croquer
Que mon p'tit cœur s'mettait à trembler
J'aimais la belle, si belle à carguer
Que tout' mes voiles s'mettaient à claquer
J'aimais la belle, si belle à craquer
Qu'mon cabestan s'mettait à virer
Un jour marin, j'suis parti d'France
Droit vers le Sud, Bonne Espérance
A Zanzibar, j'vis une beauté
Corps pur ébène, yeux veloutés
Une vraie déesse qui m'envoûtait
Elle était belle, à caboter
Mais mon bateau partait à l'Est
Le cœur brisé, elle me dit "reste"
C'est point possib' que j'lui ai dit
On met l'cap sur Pondichéry
Car dans not' cal' y'a qu'des épices
Et de madras faut qu'on remplisse
Refrain
Me v'là en Inde, le pied sur l'quai
J'vis une hétaïre, dans un troquet
Peau douce cuivrée, et yeux bridés
Longs cheveux noirs, moue décidée
Son beau sari qui s'entrouvrait
La rendait belle, à s'embarquer
Retour à l'Ouest, Madagascar
Dernière escale, ça fout l'cafard
Adieu l'Indien, et tes sorcières
Leurs p'tits volcans, qui nous rendent fier
On franchit l'Cap, vers l'Atlantique
R'tour à bon port, longeant l'Afrique
Refrain
C'est l'cap au Nord, vers la maison
Adieu le bord, vers la raison
Dans le civil, on nous oublie
C'est comme êt' vieux, ça affaiblit
Mais j'suis marin, et le plus beau
Pour moi une belle, s'est j'tée à l'eau
J'me souviens plus d'où qu'elle était
Car dans chaque port j'ai bourlingué
Mais c'est une femme que j'ai aimée
Comme tout' celles pour, qui j'ai craqué
Les toutes belles, belles à croquer
Mes p'tites chéries, mes p'tites pépées
Mark O'Spencer (20 février 2004)
Ce texte est déposé à la
SACEM, mais si vous souhaitez l'utiliser, pas de problème il suffit de
citer l'auteur et de le prévenir.
Le vieux fauve
Un petit texte sur un pêcheur imaginaire de l'île d'Ouessant, ile de légende et de mystères, et son phare magique la Jument.
Kermedic est nomade
Alambic, en ballade
Matelot en vadrouille
Prêt à tout, aux embrouilles
Un vieux fauve aux abois
A la patt’, de guingois
Kermedic est en mer
Son bateau, va bien fier
Un gros bruit de moteur
Qui ronronne, à toute heure
Un bon vieux chalutier
Son gagne-pain, son métier
Refrain
C'est bien plus qu'un homme, c’ gars là
C'est un vrai marin, vraiment là
C'est bien plus qu'un homme, c’ gars là
C'est un vieux marin, toujours là
Au larg’ d’Ouessant,
Cap sur la Jument.
Kermedic se sent bien
Loin des villes, des requins
Armateurs aigrefins
Négociants, âpres au gain
Un vieux pêcheur d’antan
Egaré, dans l’ présent
Kermedic sait déjà
Qu’un beau jour, l’empannera
Remisera ses filets
Le fera, désarmer
Un sal’ jour de gros temps
Qui n’est plus, loin maint’nant
Refrain
Kermedic aime sa vie
De vieux loup, sans souci
Goéland sur les mers
Mais canard, sur la terre
Il est fils d’océan
Et s’y rêv’, librement
Refrain
Mark O'Spencer (12 novembre 2005)
Ce texte est déposé à la
SACEM, mais si vous souhaitez l'utiliser, pas de problème il suffit de
citer l'auteur et de le prévenir.
La bouteille et les verres
Un petit texte de 2003, pour lequel je n'ai jamais trouvé de musique, et qui conte les mésaventures d'un pauvre marin suite à sa rencontre avec la divine bouteille...
Au premier verre, j'étais pêcheur,
Je revenais, du dur labeur.
Je m’remettais, d'mes émotions,
En goûtant de, cette rouge potion.
Refrain
Boire un p'tit coup, ça fait pas d'mal,
De ce ginglet, qu'est gouleyant,
Un bon godet, ça c'est pas sale,
Ca va partout, ça fouette le sang !
Au deuxième verre, j'étais l'bosco,
J'donnais des ordres, à ces péqu'nods,
Qui venaient jus-te d'embarquer,
Direct des champs, vers la salée.
Refrain
Troisième bouteille, j'étais pacha,
Je commandais, ces fiers à bras,
Pare à virer, fais les manœuvres,
C'est moi l'patron, c'est toi qui œuvres.
Refrain
A quat' tournées, j'étais corsaire,
J' défiais l'Espagne, et l'Angleterre,
Et mon fier cotre, sur l'océan,
Faisait trembler, ces mécréants.
Refrain
Au p'tit matin, ma tête hurlait,
J'étais tout sale, et cabossé,
J'crois bien qu'c'est la , faute aux anglais,
Y z'étaient quat', pour me rosser,
Mais j'vais m'remettr', et j'les aurai,
A c't'heure faut qu'je.....
… r'tourne au troquet.
Mark O'Spencer (14 décembre 2003)
Ce texte est déposé à la
SACEM, mais si vous souhaitez l'utiliser, pas de problème il suffit de
citer l'auteur et de le prévenir.
21 janvier 2008
Ma terre
Un petit texte perso, que j'ai eu le plaisir de voir repris dans une revue de poésie bruxelloise : La Cigogne, périodique bimestriel d’information littéraire, culturelle et artistique, 53, rue
Van Soust, 1070 Bruxelles... qui citait la publication faite dans le Tome XIII des poètes du Dimanche, une association qui publie tous les ans un recueil.
Quand l'océan mugit en plein cœur de l'hiver,
Déchiré sans répit par un vent qui lacère,
Arrachant de ses griffes une écume en lambeaux,
Jetée sur un récif qui sera son tombeau…
J'ai ma terre au cœur et j'y ancre mon âme,
Comme un coin de paix bien à l'abri des drames,
Un coin de poussières balayé par le temps,
Un coin de mystères qui bâtit mon présent.
Quand les arbres sont nus, devenus si tremblants,
Leurs branches si ténues comme des filaments,
Agitées de frissons, de sursauts convulsifs,
Comme un fou sans raison, devenu si rétif…
J'ai ma terre au cœur qui n'est pas une patrie,
Juste un coin de douceur rejetant la folie,
De ces dieux révélés, de leurs servants maudits,
De ces humains zélés, obsédés de profit,
Ceux qui ont oublié l'homme et l'humanité,
Profèrent et jugent, les yeux si bien fermés.
Mark O'Spencer - 14 mars 2006
Ce texte est déposé à la SACEM, mais si vous souhaitez l'utiliser, pas de problème il suffit de citer l'auteur et de le prévenir.
02 décembre 2007
Insomnie
J'ai regardé la lune aux éclats verts
Jouant dans l'eau des reflets sombres,
Pour égayer toutes mes nuits d'enfer
Yeux rouges à regarder les ombres.
J'ai regardé le soleil dans les yeux
Sans craindre un jour de m'éblouir,
J'avais foi en mes rêves si précieux
Et pas du tout peur de mourir.
J'ai regardé la Terre aller sans fin
Saoulée d'embruns et titubant d'air vif,
Noyé dans l'univers du lendemain
Comptemplant mon âme d'un air pensif.
J'ai regardé...
Un jour nouveau en train de naître.



















